Le Cameroun importe massivement des vêtements usagés. En 2025, le pays a fait entrer sur son territoire 73 000 tonnes de friperie, soit près de 3 000 conteneurs transitant par le port de Douala, pour une facture estimée à 42,5 milliards de francs CFA. Ces chiffres, révélés mercredi à Salé au Maroc, relancent le débat sur la place de ce commerce dans l’économie camerounaise.
L’analyse a été présentée par Jean Patrice Koe, directeur de la Communication, de la documentation et des archives diplomatiques au ministère camerounais des Relations extérieures. Intervenant lors de la présentation du Rapport annuel sur la géopolitique de l’Afrique 2026 du Policy Center for the New South, il a plaidé pour une nouvelle lecture de la friperie, non plus comme une simple activité informelle, mais comme un véritable enjeu géoéconomique.
Les vêtements de seconde main importés proviennent principalement d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie, notamment de Chine. Ils alimentent un marché intérieur où la Cotonnière Industrielle du Cameroun, autrefois symbole de l’industrie textile nationale, ne représenterait plus que 5 % des parts de marché.
Le Cameroun joue également le rôle de plateforme de redistribution vers plusieurs pays voisins comme le Gabon, le Tchad ou la Guinée équatoriale. Toutefois, cette activité génère peu de transformation locale et donc peu de valeur ajoutée pour l’économie nationale.
Pour Jean Patrice Koe, cette dépendance constitue un véritable défi de souveraineté économique.
L’expert identifie trois conséquences directes de cette situation.
D’abord, l’affaiblissement de la capacité du pays à produire ses propres vêtements. Une dépendance excessive aux importations expose le Cameroun aux perturbations internationales, qu’il s’agisse de crises sanitaires, de conflits commerciaux ou de blocages logistiques.
Ensuite, la fragilité sociale. Plus de 150 000 Camerounais vivent directement du commerce de la friperie. Cette précarité, selon lui, peut nourrir frustrations et tensions sociales.
Enfin, la contrebande et la sous-facturation limitent les capacités de contrôle de l’État. Malgré plusieurs tentatives de régulation, les réseaux informels continuent de contourner les dispositifs existants.
Face à ce constat, Jean Patrice Koe rejette aussi bien une interdiction totale qu’une ouverture incontrôlée du marché. Il défend plutôt une approche intermédiaire fondée sur la valorisation locale des vêtements usagés.
Selon lui, le Cameroun dispose d’atouts importants. Le port de Douala, principal hub maritime de la zone Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, dessert un marché régional estimé à près de 50 millions de consommateurs. Le port de Kribi renforce également cette capacité logistique.
Il cite notamment un projet pilote soutenu par le Bureau international du travail à Douala. Cette unité de tri semi-industriel emploie déjà 200 personnes et démontre qu’une transformation locale peut générer une forte valeur ajoutée. Les ballots triés y seraient revendus jusqu’à trente fois plus cher que les vêtements importés à l’état brut.
Pour tirer profit de cette filière, Jean Patrice Koe recommande de réformer le système douanier en favorisant les investisseurs qui créent de la valeur localement, d’investir dans les infrastructures de tri et de recyclage et d’intégrer pleinement la friperie dans les stratégies nationales de développement.
Son message est clair : le Cameroun doit choisir entre subir ce marché ou en faire un outil de réindustrialisation, de création d’emplois et d’influence économique régionale.




